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Publié par Mathieu Zhallem

Noirs ressentiments dans «Décadence» de Michel Onfray

Le modeste lecteur que je suis ne peut que s'incliner devant la somme d'érudition concentrée en 647 pages sur l'émergence  du monde occidental  actuel, profondément marqué durant  20 siècles par la religion chrétienne, et qui suivant le philosophe athée et libertaire préféré des français, est en plein effondrement. Une frise historique et religieuse d'un épuisement conceptuel décrit à grande vitesse, avec force vocabulaire complexe et inusité, un pessimisme des plus noir et une ironie facile. Un pensum partial de notre essayiste-poil à gratter qui a le mérite de positionner les évolutions occidentales et de la philosophie dans le temps, quand ce ne sont pas les évolutions politiques. Michel Onfray en bon polémiste télévisuel, démesurément médiatisé, règle une nouvelle fois ses comptes avec la religion en général  et la catholique en particulier, mais aussi tous les totalitarismes et révolutions occidentales qui passent à portée de sa plume, pour garder une apparence de bonne  mesure et de libertaire bon teint et sans reproche.

L'historique rationalisation et laïcisation de la pensée face à la foi et l'église, qui a introduit dans ce dernier siècle le nihilisme européen et la déconstruction  de la civilisation judéo-chrétienne, mérite d'être analysé, retravaillé, brassé, chaque penseur ayant sa vision des choses. Celle de Michel Onfray prête naturellement à discussion, que ce soit sur le fond ou par son style.

 

Noirs ressentiments dans «Décadence» de Michel Onfray

Une décadence théorisée qui ne convainc pas.

Trop souvent redondant, l'auteur embarque contre son gré le lecteur dans un  spectacle pour enfant. Comme au guignol, Onfray agite ses marottes habituelles, qui virent parfois à la fixette. Un coup de bâton sur les universitaires abscons, un autre coup de bâton  sur les religions et les états, pan sur les marxistes, fascistes et leur progéniture variée, et guignol remet un coup d'outil pédagogique noueux sur les philosophes compromis auprès des pouvoirs de leur époque  ou devenus idéologues,  dont le paradoxal Jean-Jacques Rousseau ou Foucauld, qui s'est  fait remarqué par sa constance dans l'erreur sur le régime iranien et les théocraties moyen-orientales.  Ne manque qu'un chapitre sur les indispensables penseurs libertaires, uniques défenseurs de la liberté et des individus et on aura "bouclé la boucle" de ses thèmes de prédilection. L'articulation et la structure de son œuvre, surdéveloppée dans sa première moitié historique d'un religion culturellement hégémonique, peine à rebondir efficacement  à partir de l'époque des Lumières et de la dispersion des idées et des régimes.

 

Des moments d'étonnement malgré tout

Alors qu'il s'érige en véritable professeur du doute et de la liberté individuelle permanente, Michel Onfray se permet de pratiquer confortablement l'affirmation sur la démonstration ( il est vrai que 2000 ans de glose ne pouvaient toujours se résumer facilement) une pratique qu'il dénonce avec vigueur chez Jean-Jacques Rousseau par exemple. Ainsi, on reste peu convaincu de sa théorie suivant laquelle Jésus est un mythe. Son dénigrement de Constantin, fondateur de la religion d'état chrétienne, semble superficielle. Ses analyses personnelles sur l'art ou sur l'affaire Rushdie ( premier aveuglement occidental, détail sensible des dénis à venir de la pensée "politiquement correcte") ne convainquent pas véritablement. Sur un autre plan, son instruction à charge sur les jacobins, les principales figures révolutionnaires de 1789 ou de 1917, idéalistes et génocidaires jamais condamnés, étonne de la part de notre auteur rebelle. Tout comme son indulgence sympathique pour certains schismes ( Huguenots et Husites), pour Louis XVI et sa famille, le concile Vatican II, ou sa mise en avant du "Testament", œuvre unique du curé communiste ardennais Meslier. A croire à certains moments qu'il avait pour mission de promouvoir avec synthèse nombre d'œuvres d'autres philosophes et historiens, sur  Epicure et Lucrèce, Le Pogge, le libertaire Etienne de La Boétie...

 

Un  livre que l'on peut oublier de lire

On peut  retenir de ce foisonnement d'informations compilées et prêtes à consommer, que la prétention de Michel Onfray à critiquer le passé  avec fermeté (grâce à la distance du temps écoulé plus que par son talent?) ne permet pas de faire démonstration pour sa conviction sous-jascente: faute de réaction des occidentaux, les théocraties totalitaires vont l'emporter à l'avenir sur les démocraties consuméristes.  Ces régimes maitrisant pouvoir spirituel et temporel (atout abandonné par la civilisation judéo-chrétienne déliquescente),  pratiquent un totalitarisme impérialiste avec une efficacité barbare afin d'assurer le contrôle des populations et des territoires. La lutte pour  la liberté de tous aurait mérité plusieurs autres chapitre sur les avenirs qui nous attendent.  Mais cela échappait bien évidemment au thème principal de l'auteur et présentait le risque d'être critiqué plus vertement. Même si on apprécie dans l'absolu la liberté de pensée et d'écrire de Michel Onfray, on ne peut que s'étonner de sa dernière ligne de la page 610 dont la prétention est saisissante: "Personne ne pourra dire qu'il ne savait pas"

Matthieu Zhallem

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